Rien ne serait arrivé si…

Rien ne serait arrivé si je n’avais pas changé de coiffeur. 

Avec le temps, un salon devient une fidélité : après la première coupe au carré et le passage obligé de la permanente ratée, je m’étais attachée à la coiffeuse de ma mère qui m’avait éclairci quelques mèches, puis à celle de Georges, mon ex. Elle platinait mes racines ; il contrôlait mon poids, mes longueurs, mes fréquentations. Il n’avait confiance qu’en Katia qui lui égalisait sa coupe en brosse ; elle était fiancée, pas dangereuse. Pas comme Giuseppe, qui séduisait toutes ces dames en brushing classique, ni même Cristobal chez Dessange, auquel les modeuses confiaient trop rapidement leurs peines de cœur et leur tête asymétrique. On n’était jamais trop prudent. Un homme reste un homme. 

Quant à moi, je dansais, je courais, je survivais. 

Lire la suite

Blanche-Neige dort

Au retour de la mine, Joyeux m’a apostrophé de son air euphorique sous xanax: « Belle journée, hein ? » Sans attendre ma réponse, il a continué sur l’allée en sifflotant, son piolet sur l’épaule. Cet air me sort par les oreilles. A-t-on rien inventé de plus débile que hi-ho-hi-ho-on-rentre-du-boulot ? Moi, je suis vanné. Vivement la grève. Ou la couette. Je rêvais de mon lit et du moment où je me retournerais dans ma propre odeur quand je me suis encore fait bousculer : « Hé Dormeur, avance ! ». Cette fois, c’est Atchoum. Je vais me bouger un peu. Pas qu’il me refile ses germes, cet abruti. Prof, ce pédant, nous a dit à tous de bien nous tenir et de ne pas gâcher le travail. Provoquer un éboulement avec nos âneries, ce serait ballot. Travail, travail, travail, rien que le travail. C’est tout ce qu’il a à dire. « Le travail, c’est la santé. Au travail, le travail pense pour nous. La vie fleurit par le travail ». Et puis, quoi encore ? Peut-être que le travail pense, mais la paresse songe. Ce n’est pas de moi, mais ça me va. La nuit, je rêve qu’un diamant apparaît, comme par magie. Sans effort, il est là, il brille et illumine nos vies de sa simple présence. Et avec les gars, nous le préservons, nous en prenons soin. Nous savons que sinon il disparaitra comme il est arrivé. Ou qu’on nous le jalousera, qu’on nous le volera. Le monde, au-delà des sept montagnes, est bien hostile pour sept nains comme nous.

Lire la suite

Phèdre, Acte I, scène 3 – revisitée

 Hippolyte quitta précipitamment la messagère, évitant la possible confrontation avec sa belle-mère. Pourquoi ne le haïrait-elle pas ? Cela lui semblait dans l’ordre des choses. 

Prise entre deux feux, Œnone s’en revint accueillir en son sein l’arrivée de sa maîtresse. Ce n’était pas la forme des grands jours. Elle semblait malade, complètement malade.  A peine fut-elle entrée dans la pièce qu’elle dut s’asseoir, défaillante. Œnone s’empressait, Phèdre souffrait :

– Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent, émit-elle d’une voix d’outre-tombe. Tout m’afflige et me nuit et conspire à me nuire. 

Lire la suite

Un personnage

Toujours elle court. Notre restaurant, où nous avions rendez-vous pour déjeuner, rénove. Je l’appelle, il est fermé, t’en en route ? Aventurons-nous ailleurs ! J’attends au carrefour sous mon parapluie. Elle n’est pas en retard mais dévale la pente de son pas léger, de son pas technique. Le travail, elle vient de le quitter, il est déjà loin derrière. Laura est libre de ses mouvements.

Lire la suite

L’escarpin

Dans le sous-sol défraîchi de l’immeuble huppé, Benoît avait commencé la manœuvre. L’Audi Q7 SQ7 TDI Quattro se mit en branle. 

– Arrêtez de courir, les enfants, Papa recule !, cria Simona. Kilian et Maywenn jouaient au loup au fond du garage. Revenant en trombe, ils se poussaient parmi les bagages. La petite fille s’encoubla sur un beauty-case et se mit à hurler :

– Ouiiiiiin, Kilian, il m’a poussée !

– Allons, allons, il ne s’est rien passé, viens ma chérie, tenta de l’apaiser sa grand-mère Emeline.

– Tu peux pas faire attention ! Je vous ai dit de pas faire de bêtise !, intervint la mère

– En voiture, Simone ! retentit la voix forte de Benoît. C’était un inside joke entre époux.

Lire la suite

Minibreak version 2

Just because I slept with you last night doesn’t mean I’ll ski with you today s’étalait en grandes lettres sur le maillot technique que Lucien avait revêtu au petit matin. Marie n’en revenait pas. Comment avait-elle pu se fourvoyer à ce point sur ce collègue toujours aimable, toujours serviable ? Après la journée qu’elle avait passé la veille, elle se serait attendue à plus de tact de la part de Lucien. Quel malotru ! Qu’il se casse une jambe sur les pistes rocailleuses, qu’il se prenne une avalanche, cela lui était bien égal. Les sensations, à d’autres !

Lire la suite

Minibreak

Après des semaines de minutes de manipulations pratiques autour de la machine à café, Lucien s’était élancé : il avait invité Marie à voir l’exposition Manet à Martigny. Elle l’avait toujours trouvé très quelconque mais lassée des plans Tinder sans atomes crochus ni avenir, elle s’était dit pourquoi pas. Enhardi par les courbes qui s’offraient à son regard, émoustillé par l’idée de la transposition dans la vraie vie du Déjeuner sur l’herbe, Lucien prit Marie par la taille, l’emmena par le chemin rêveur du parc des sculptures et l’embrassa tout au fond du jardin, devant le regard à jamais comique et médusé du Grand Assistant de Max Ernst. Il lui dit :

Lire la suite

La Galette des Rois

Il était une fois deux enfants nés par procréation assistée communément appelés rois. Jumeaux, Leo et Lea menaient la vie dure à leurs parents. Ils semblaient leur faire payer de les avoir sortis des limbes de l’inexistence. Pour eux, leur mère Margaret avait menti des mois pour courir les rendez-vous hormonaux chez le Dr Mégalo. Pour eux, elle avait subi les injections, les fiv, les avortements spontanés pendant que le père s’enfermait dans une attente mutique et une absence pratique. Pour eux, elle avait renoncé à sa carrière et son corps, ainsi qu’à une bonne partie de ses amis, lassés de l’éternel sujet dont il fallait parler ou pas. De toute façon, les emplois de son mari Leandro les en avaient peu à peu éloignés de sorte que les silences entre deux girlies talks s’étaient allongés sans qu’elle y prenne garde.

Lire la suite

Tate ou tarte? Exercice d’empathie avec un mytho

Une étape de plus à mon palmarès de parangon : la prison. Là, on se reconnaît entre durs. Le Russe d’à côté, avec ses tatouages de runes, n’a fait qu’une bouchée du petit Suisse arrêté pour conduite en état d’ébriété. Pas banquier, pas intéressant, pas de chance. Du menu fretin occidental, il en fait son quatre heures. Moi, je vais lui proposer une collab’. Il a le look, le coco, avec sa boule à zéro et sa masse de force et de graisse patiemment forgée de l’intérieur par la vodka. Moi, y a qu’entre vrais mecs que je suis bien. On peut péter, roter, se raconter quelles poules qu’on on a niqué, lesquelles étaient bonnes, lesquelles étaient connes. Mais surtout on se marre. On compare nos bobs, nos zobs, nos zgeg. On fait des concours d’appuis faciaux, je gagne toujours. Faut dire que j’ai été champion de kick boxing. J’en ai massacré pour moins que ça. Je suis léger, je suis fort, je suis le maire d’internet. Sting like a bee tout en ayant la tchatche, y a que moi pour ça. Même dans cette taule, ils ont le respect, les gars. Mes 33 bagnoles, elles sont pas sorties de nulle part.

Lire la suite