TW: motherlove, maladie, mort

IV

La déchairance

A ma mère

 

La nuit de ses doigts de fer

A abîmé la chair

De sa rouille cruelle

 

Quand le temps a déposé

Son sourire familier

C’est un pas vers la poussière

 

Mylène Farmer, Si vieillir m’était conté

 

Rive-Neuve. Quand la guérison n’est plus l’horizon. On y entre et on n’en sort en principe pas vivant. On y entre pour mourir dignement parce qu’il y a la vue panoramique et que les gens sont gentils. C’est ton troisième séjour. Toi, tu résistes. Ou tu es résiliente, c’est selon.

La cuisine y est raffinée. De toute façon, tu ne peux rien manger. Quels fils te tiennent en vie ? Des tubes. Des aiguilles. Des tuyaux. Des sacs. Ta chair se retire, tes organes t’abandonnent. Ta peau a les marques qui nous angoissaient quand on était jeune et qu’on lisait Les Nuits fauves. Ici, ce n’est que jour blanc.

Tu es devenue toute petite. Je t’ai vue petit fantôme en chemise de nuit d’hôpital errant dans des couloirs kafkaïens. Je t’ai vue petit rat de l’opéra sortir cet après-midi dans ta robe fluide vieux rose et ta coiffe satinée pour ta première dehorsdepuis des mois.

Alors que tu avais eu une féminité de courbes, tu m’as tout à coup rappelé le corps menu de ma professeure de danse classique, exigeante et engagée. Je n’ai vu sa sévérité slave se liquéfier qu’une fois : elle venait d’apprendre la mort de son père et ses yeux maquillés se sont embués dans les larmes et la fumée de sa cigarette. Mais elle a repris le cours à la barre quand même.

J’ai vu ta bouche se tordre, tes pieds gonfler, tes cheveux se défaire. Ta chair fondre. Ton esprit vagabonder ou peut-être divaguer. Je t’ai vue petite fourmi industrieuse, encore. Le travail, toujours.

J’ai vu ton monde se rétrécir à ton lit. Nous t’embrassons quand nous venons te voir mais on ne peut pas serrer trop fort, il y a des corps étrangers partout. Il n’y a pas de dégoût, c’est maman.

En tentant d’exorciser ce qui t’attendait, j’ai un jour publié sur mon mur un portrait de Valentine Godé-Darel par Hodler. C’est un portrait de 1912, avant l’agonie verdâtre et sa réification de plus en plus horizontale, avant les yeux cernés, hagards, accusateurs envers le peintre qui viole sa mort. Elle avait reçu le même diagnostic que toi, un cancer à la féminité. Mais encore trois ans avant sa mort, elle est belle et droite, en majesté.

C’est ce portrait d’avant que je vais encore faire de toi, avant que je ne doive te lâcher la main. J’ai lâché tes longs cheveux bruns que je tenais en suçant mon pouce il y a longtemps. J’étais sous ton regard, sans doute un peu extension de toi au point de t’en oublier toi-même. Ton dévouement maternel, ta douceur naturelle m’étaient inatteignables, tu étais une madone à mes yeux. Tu as couvé mon enfance, cousu mes robes à paillettes, couvert quelques incartades. Ton corps était tout en rondeurs harmonieuses, il n’y avait aucune aspérité sur laquelle faire ses griffes, il n’émanait de lui que complicité et sourires.

Je t’aurais voulue à moi seule plus souvent parce que je pouvais tout te dire. Maintenant je te ménage. Tu ne me comprends plus, je sors de ton cadre de pensée, de tes schémas corporels. Je ne serai pas comme toi, tant pis, je ne t’en aime pas moins. Je suis juste enfin adulte, peut-être. Mais quand tu me sais heureuse, tu es toujours rassurée.

J’aimerais pouvoir te dire que mon ventre verra encore sourdre une nouvelle vie mais je ne peux pas te le promettre. J’aimerais te donner encore cette joie de savoir ton corps continuer en particules à travers le mien, ton humanité si douce survivre en passant à travers moi mais il sera sans doute trop tard. Cela fait déjà trois ans que tu ploies et pallies. Ne t’inquiète pas pour moi, it’s gonna be alright.

*

You’re the kindest and most cherishing girl in the world, m’a-t-elle dit quand je l’ai ramenée à sa chambre avec vue et statif de perfusion.

Elle n’avait jamais rien dit de tel et je ne suis pas convaincue de l’objectivité de ses paroles mais j’ai toujours cru au hasard objectif : c’est cet après-midi là que j’ai écrit comment je chairis ma mère et chérirai son souvenir le moment venu.

You should be dancing. Un texte non-publié écrit pour Chairissons-n❤️us!

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I

Entrechat

Introduction chorégraphique

Cheri Cheri Lady
Going through a motion
Love is where you find it
Listen to your heart

Modern Talking, Cheri Cheri Lady

Emerger de la musique. Elle est concrète, audible, dansable, palpable, elle offre son cocon au corps qui se déplie, se délie à son contact.

Toutes mes origines, toutes mes directions sont dans ma playlist.

Les mouvements des mots et des corps, cela a toujours été pareil. On peut les explorer, les expérimenter, les apprendre, les travailler, les utiliser. Les aimer, les désaimer. Les tordre. Puis un jour, peut-être, en jouer, en jouir. Les faire jaillir. Les mots se lient, se répondent et s’entrechoquent comme les corps, c’est une question de chorégraphie. On aimerait donner corps aux mots et poétiser les corps avec la même ferveur.

Sur cette chanson kitsch, enjouée, dansante, disco, pailletée, je suis les facettes de la boule qui brille au plafond de la nuit. Les fruits interdits des lumières de la ville luisent comme des bonbons et des palettes de maquillage.

Je parle moderne.

Les mots peuvent remplacer les corps quand ceux-ci ne sont pas là, plus là.

Les corps peuvent prendre le relais des mots pour se comprendre.

Il y a aussi les silences, les absences.

Et je danse.

Je danserai avec lui comme dans LALALand. Je déboulerai, je tournoierai, je m’envolerai. Me déhancherai. Je ferai encore des sauts de chat, des sauts de biche, des sauts de côté.

Mais quand je sortirai du tourbillon de la valse à mille temps, ce sera toi que je verrai m’attendre et me tendre la main et me retenir par la taille.

Ce sera toi qui m’auras vue passer dans ma robe de diva et qui dira

Cheri, cheri lady

To know you is to love you

If you call me baby

I’ll be always yours.

Ma nouvelle « Chatoiements » publiée dans « Chairissons-n❤us ! » de Stéphanie Pahud

IMG_1965Pour la reprise de mon blog je suis ravie de pouvoir présenter le dernier ouvrage de Stéphanie Pahud, linguiste réputée, chercheuse rigoureuse et amie prodigieuse. Dans les récents articles et interviews qui lui ont été consacrés, elle explique son intention. Avec l’invention du mot « chairir »  et la création de son objet-livre, elle a voulu explorer « des pistes pour mettre de la bienveillance, de l’attention et du soin des vulnérabilités dans nos quotidiens, mais sans éliminer le corps. » A ses propres réflexions qui explorent le corps comme un langage à parler et à écrire avec ses signifiants et ses signifiés, elle s’est faite passeuse d’images et de mots d’autrui, laissant une place à colorer, à compléter et à transgresser aux écrivains prestigieux Frédéric Beigbeder et David Foenkinos, aux linguistes et sociologues Philippe Liotard, Myriam Moraz-Détraz et Pascal Singy, au docteur en neurosciences cognitives Albert Moukheiber, au journaliste Fred Valet, aux photographes Raphaël Pasquini et Charles Moraz, à la tatoueuse parisienne Sunny Buick, au dessinateur Artgod Father, à l’écrivain(e) Dunia Miralles et… à moi, Nys Vanessa.

Depuis que j’écris et publie des nouvelles érotiques, Stéphanie Pahud fait partie de mon premier cercle de lecteurs et elle m’a toujours encouragée de mots chairissants. Je suis honorée que mon histoire d’amour et de sexe, magnifiquement illustrée par la finesse explicite d’Artgod Father, figure en bonne place dans « Chairissons-nus ! ».

C’est amusant pour moi de lire les différentes parties de l’ouvrage et de retrouver des parentés de mots, d’abréviations et de créations adoptés dans ma nouvelle chez certains co-auteurs et inversément. C’est tout le plaisir de la reconnaissance d’un même langage, d’une sensibilité voisine, même si c’est pour dire le contraire : parler du corps, parler le corps, voilà l’ambition et les possibilités offertes par le livre « Chairissons-nus! ». L’hybridation cohérente de ses pages lui permet d’animer à la fois l’esprit, le cœur et le corps, sans jamais oublier une pensée sous-jacente possible comme Et la tendresse, bordel !, ni tomber dans une mièvrerie complaisante.

Imaginé comme un concept global,  » Chairissons-nus ! » a son logo qui se décline  en produits dérivés : autocollants, T-shirts, préservatifs. Inspiré du Cheshire Cat d’Alice au Pays des Merveilles, ce chat à la fois cute et critique rappelle que dans toute réflexion sur le corps, il y a le miroir. Mais aussi que l’autre côté du miroir n’est jamais loin et qu’il suffit parfois de passer et/ou de le briser pour accéder à de nouvelles libertés.

 

 

Jamie Cullum, l’homme qui jouait debout sur le piano

IMG_7869Jamie Cullum se produisait pour la cinquième fois en quatorze ans au Festival de Jazz de Montreux ce vendredi 13 juillet. J’ai eu la chance de le découvrir sur scène dès 2004 à la sortie de  Twentysomething. Cela a toujours été un moment de grâce. Bondissant sur son piano, utilisant ses touches et ses entrailles, c’était comme s’il communiquait plus de rythme, plus de musique que d’autres. Ce don, il ne l’a pas perdu. Lire la suite

Dans sea, sex and sun, Sexo-Rallye (zénith, ressuscite, petite, dynamite, surexcite, bakélite, s’agite), ma troisième nouvelle publiée à la Musardine

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Il fait chaud. Dans l’idée d’avoir encore plus chaud sous le soleil exactement, la Musardine vient de publier son dernier livre de la série Osez 20 Histoires. « Sea, sex & sun, chantait Gainsbourg à la fin des années 1970 dans une France insouciante et joyeuse. Portées par un vent de liberté qui a traversé les décennies, les notes de cette mélodie populaire imprègnent chaque page de ce nouveau recueil de la collection  » Osez 20 histoires « , dit la présentation de l’éditeur. Lire la suite

Avant sea, sex and sun, La Plage

La_PlageJuste avant la sortie du prochain ouvrage de la Collection Osez 20 Histoires sur le thème de Sea, sex and sun dans lequel moult vacances de rêve et de sensations seront certainement évoquées, voici un petit commentaire sur le film La Plage (2000) avec Leonardo Di Caprio. Malgré quelques faiblesses et longueurs, sa valeur cinématographique me paraît sous-estimée et je n’ai pas honte de le montrer à des jeunes qui interrogent la notion d’eldorado et de meilleur des mondes possibles. Il illustre en effet de façon radicale que l’acharnement à vouloir mettre en pratique un idéal entraîne bien plus souvent une dystopie qu’une utopie. Lire la suite

« Un seul cœur aura battu en nous qu’on entendra encore, nous disparus, dans le mystère du monde. » – La correspondance d’Albert Camus et de Maria Casarès 1944-1959.

IMG_40801266 pages de lettres qui se terminent sur je recommencerai et dont on aimerait tellement poursuivre l’échange, voilà ce que représentent les quinze ans de correspondance entre le grand auteur Albert Camus et la grande tragédienne Maria Casarès. Succès éditorial fascinant, leurs lettres publiées en octobre 2017 et préfacées par Catherine Camus, fille d’Albert (« Leurs lettres font que la terre est plus vaste, l’espace plus lumineux, l’air plus léger, simplement parce qu’ils ont existé »), font rentrer le lecteur par effraction dans une intimité et son expression de haut vol.

S’il existe une œuvre qui répond à la question C’est quoi l’amour ?, c’est sans doute celle-là. Cependant cette masse de lettres n’existerait pas s’ils n’avaient pas vécu de longues séparations, souvent subies à cause de la maladie ou des contraintes domestiques, puis de plus en plus intégrées quasi volontairement à leur histoire. Il part en tournées de conférences ou se retire pour écrire tandis qu’elle développe sa carrière d’actrice et joue les grandes pièces du répertoire sur les scènes du monde entier. En 1957, ils sont au sommet de leur gloire respective, comme si l’énergie circulatoire de leur amour les avait aidés, animés à leur création propre, tout en leur permettant d’être au meilleur de leur être, à la fois ensemble et séparément. Lire la suite