Carmina et caetera

I decided that I would write one story about each thing that I knew about.

Ernest Hemingway, A moveable Feast

Après la Bataille des Brian, des milliers de spectateurs et des millions de tĂ©lĂ©spectateurs attendent le Combat des Carmensur la glace de Calgary en ce 27 fĂ©vrier 1988. 

EntourĂ©e de gratte-ciel de verre, l’arène elliptique de bĂ©ton glacial s’apprĂŞte Ă  s’enflammer. Le Saddledome sera SĂ©ville. 

L’entrée en piste des athlètes, belles bêtes humaines, suscite une vague de clameurs. Elles ne défilent pas, elles fusent. A l’annonce de leur nom et de leur pays, les applaudissements et les cris redoublent mais elles ne relèvent même pas la tête. Le taureau qu’elles auront à maîtriser, c’est leurs triples. La technique en est si précise que le moindre mouvement démillimétré peut signifier la chute, la défaite. Être fatal.

Les deux femmes dont tout le monde parle ont Ă©tĂ© Ă©rigĂ©es en combat de symboles qui les dĂ©passent : Katarina Witt dĂ©fend son titre de championne olympique acquis avec l’appui contraignant de toute la nomenklatura est-allemande. Sa beautĂ©, son allure, son sourire, sa sexytude sont comme la prĂ©monition du changement. Elle survole les lourdeurs Ă©tatiques, charme l’audience et les juges, explose la glace, les records et les limites comme ses formes dĂ©bordent de ses tenues en lycra, toujours habit de lumière. 

Debi Thomas, première championne du monde noire dans ce monde de glace et de blanc, incarne la gagne made in U.S.A. Son arène est plutĂ´t un ring, elle se rend au combat, elle veut dĂ©rouler la machine, dĂ©livrer une performance. Doute et vulnĂ©rabilitĂ© sont tabou, la confiance en soi est tout. Invincible est son mantra.

Oiseaux rebelles, Kati et Debi se retrouvent au coude Ă  coude. Rivales. Deux femmes prĂŞtes Ă  ĂŞtre jetĂ©es en pâture Ă  la foule qui les acclamera bruyamment ou les huera intĂ©rieurement. Ce sera le programme de leur vie, quatre minutes dĂ©cisives, fractions de seconde desquelles dĂ©pend un destin. 

Elles se sont entraĂ®nĂ©es dur. Toute leur enfance a passĂ© en figures imposĂ©es dès l’aube et en voltes rĂ©pĂ©tĂ©es inlassablement. Une amplitude, une rapiditĂ© et une propretĂ© d’exĂ©cution exponentielles les ont amenĂ©es au plus haut niveau en dĂ©pit de pieds en sang et de talons d’Achille toujours au bord de la rupture dans les rigides bottines blanches aux lames d’acier. Matière mallĂ©able entre les mains d’un entraĂ®neur qu’elles voient bien davantage que père et mère, elles sont drillĂ©es et formatĂ©es pour Ă©clore. La sĂ©vĂ©ritĂ© stakhanoviste de Frau MĂĽller et le high five de Mr. MacGowan cachent les mĂŞmes annĂ©es d’abnĂ©gation, la mĂŞme main de fer des deux cĂ´tĂ©s du rideau. A l’Est comme Ă  l’Ouest, la victoire est le seul horizon.

Elles l’ont voulu, jeunes filles, astreindre leur corps Ă  cette discipline, et seraient sans doute parvenues au sommet dans le système de l’autre. Le plaisir renouvelĂ© de la rĂ©ussite – de la perfection de la courbe, du glissĂ© de la carre, d’un atterrissage aĂ©rien, de la mĂ©daille comme une cerise –  Ă©tait trop grand. Tout leur amour, toute leur passion, passait dans le patinage artistique. Soumises Ă  des règles draconiennes et au jugement impitoyable des notes, elles peuvent nĂ©anmoins s’exprimer dans ce sport comme nulle part ailleurs, apprenant la maĂ®trise du geste et des apparences, Ă  viser le dĂ©passement de soi, Ă  faire vibrer et vriller leur corps en musique pour laisser libre cours aux Ă©motions. Elles dompteraient leur Minotaure intĂ©rieur.

Elles sont enfin leur propre crĂ©ature et leur propre crĂ©ation dans l’arène. Leur prĂ©sence irradie au-delĂ  de tout clichĂ©. Comme toute vedette adulĂ©e par les foules, elles ont leur surnom. Le plus beau visage du socialisme contre la panthère noire ? Leur mystère propre ne s’y laisse pas rĂ©duire. Carmen veut sĂ©duire. Et dominer.

Par un hasard pas si incroyable que ça au vu de la popularitĂ© de ses mĂ©lodies, elles ont toutes les deux choisi la musique de George Bizet pour leur saison olympique. A powerful music for a powerful woman, commentera Debi Thomas. Flirtatious…, seductive… seront les adjectifs employĂ©s par Katarina Witt. En Ă©voquant le personnage de Carmen, elles parlent d’elles-mĂŞmes. La puissance contre la sĂ©duction. BeautĂ© de la force contre force de la beautĂ©. Joueront-elles le torĂ©ador sur l’air du mĂŞme nom ou son amoureuse ? Maintenant, c’est Ă  elles. 

Le sort a choisi Katarina. Elle a maintenu ses nerfs par couches de maquillage superposées. Son regard est noir et chargé, sa bouche est rouge, d’une couleur cerise écrasée. Sa robe à volants noirs et à sequins en gouttes ruisselle sur ses muscles bandés. Elle se place, elle attend. Le silence se fait, elle respire. La solitude est extrême avant la première note. Religieuse.

Son programme est construit en trois temps : la technique, la sĂ©duction, la mort. Elle sait qu’elle doit envoyer les difficultĂ©s avec assurance, ne montrer aucune faille. La première minute s’écoule, puissante, parfaite. Puis, la cĂ©lèbre habanera. Ĺ’illades, attitudes. Les doigts dansent sur ses mains. Elle attire les regards, met les souffles en suspension. Une frayeur : le triple boucle seulement doublĂ© saisit tout le monde au ventre. Cela suffira-t-il ? AccĂ©lĂ©ration, petits pas de cavale, enchaĂ®nement triple salchow-piquĂ©-double flip. Les mouvements claquent de son corps de castagnette. 

Survient la mise Ă  mort. InĂ©vitable, elle est attendue. Dramaturgie de la dague qui pĂ©nètre et des affaissements successifs. Sursaut de survie dans un grand aigle splendide. Un dernier envol. Saccades. Rotations finales. ScĂ©niquement morte. 

L’animale Allemande est allongée, le public rugit. Le triomphe est mesuré. Il attend la prochaine estocade.

You’re an American ! You’re the best ! This is your moment !

AutodĂ©terminĂ©e Ă  son corps dĂ©fendant, Debi Thomas prend la glace. A cet instant prĂ©cis you’re not ready la transperce. Elle chasse cette pensĂ©e par your body will just do it. Elle abandonne les rĂŞnes Ă  son corps brun qu’elle a si souvent domptĂ©. Aspirant Ă  la fois Ă  ĂŞtre unique et Ă  rentrer dans le rang, elle a intĂ©grĂ© que le corset de rhinosplasties, de cheveux lissĂ©s et de ballet classique Ă©tait nĂ©cessaire Ă  appliquer sur sa tonicitĂ© et sa flamboyance. Sa glisse coupe et fend comme un dard, ses prouesses sportives surpassent ses concurrentes. Elle est la seule de sa gĂ©nĂ©ration Ă  rĂ©aliser des combinaisons triple-triple. Elle va y arriver.

Elle prend son Ă©lan, le premier jaillit, le deuxième part… et c’est l’hĂ©sitation, elle trĂ©buche. Son regard se vitre, cherche dĂ©sespĂ©rĂ©ment Ă  se raccrocher Ă  une aide quelconque, mais ne reprend pas le dessus. Les trois minutes les plus longues de sa vie s’égrènent dans une lente agonie. Elle se regarde patiner comme dans un mauvais rĂŞve. La conquĂŞte, la rĂ©sistance, la libertĂ©, tout est oubliĂ©. Elle subit son programme jusqu’au bout. Comme une litanie, elle ne peut articuler que I’m sorry. Vaincue, son rĂŞve de gloire brisĂ©, elle apparaĂ®t apathique sur le podium, absente Ă  elle-mĂŞme. Elle Ă©prouve la strangulation du bronze Ă  son cou Ă  cĂ´tĂ© de la souveraine Katarina couverte de fleurs et d’or.

Elles avaient Ă  peine plus de vingt ans. Que devient-on après la fulgurance de l’instant de vĂ©ritĂ© ? Seraient-elles dĂ©terminĂ©es Ă  vie d’avoir choisi d’incarner Carmen, victime d’un cruel fĂ©minicide dont elles avaient ressenti chaque soubresaut, ce meurtre muet en marge de la mort acclamĂ©e d’un taureau ? Seraient-elles constamment tiraillĂ©es entre leur dĂ©sir de libertĂ© et la possessivitĂ© des hommes ? Entre la promesse d’une vie rangĂ©e et les illusions de tout ce qui brille? Entre se reposer sur leurs lauriers Ă©phĂ©mères et se rĂ©aliser encore ? Seraient-elles toujours objet au regard d’un rĂ©gime politique, d’un rĂŞve de l’entourage, de leur propre rĂŞve, les victimes sacrificielles des masses sur l’autel de la ferveur ? Ou parviendraient-elles Ă  façonner leur destin sur la durĂ©e, que cet achèvement ne soit pas dĂ©jĂ  une fin ?

Il y a encore eu les Championnats du monde quelques semaines plus tard. La dominante, qui avait ardemment souhaitĂ© la chute de l’autre, ne parvenant pas Ă  refouler l’indĂ©cent tombe ! tombe ! tombe ! dans sa tĂŞte tout en mesurant qu’un duel n’avait de saveur qu’avec une concurrente Ă  sa hauteur, sentait que leur rivalitĂ© constituait un lien indĂ©fectible. Le rĂ©sultat Ă  Ottawa a Ă©tĂ© le mĂŞme et le fragile Ă©quilibre de fair-play et de biensĂ©ance rĂ©tabli dans une embrassade rĂ©demptrice. Mais après ? 

RĂ©trospectivement, leur histoire est Ă©trange et âpre. Il a longtemps semblĂ© qu’elles ne pourraient jamais Ă©chapper Ă  leur pression intĂ©rieure et aux projecteurs sur elles. 

Debi Thomas, qui menait de front des Ă©tudes de mĂ©decine dans une universitĂ© prestigieuse et sa carrière olympique, est devenue chirurgienne orthopĂ©dique. DĂ©jĂ  petite, se bricolant un costume de calculatrice vivante, elle se voyait docteure, chercheuse, ingĂ©nieure, astronaute. MalgrĂ© ses facultĂ©s hors norme, elle restait sur la dĂ©fensive, comme si elle devait justifier ses succès, d’être lĂ  et qui elle Ă©tait. Entre autodĂ©valorisation et tĂ©mĂ©ritĂ©, elle avait pris pour habitude de dire qu’elle Ă©tait trop stupide pour savoir ce qui Ă©tait impossible, que ses rĂŞves Ă©taient risiblement grands, et pourtant la moitiĂ© du temps, ils se rĂ©alisaient. DotĂ©e Ă  la fois d’un QI et d’un corps fabuleux, elle ne reculait pas devant le risque de l’échec. Mais c’était comme si personne ne pouvait plus la voir autrement que la mauvaise perdante et c’est dans le regard des autres qu’elle s’est perdue. 

De son cĂ´tĂ©, Katarina Witt est devenue une diva : tournĂ©es aux Etats-Unis, publicitĂ©s lucratives, production de ses propres shows, hommes Ă  ses pieds, y compris les deux Brian dans les rĂ´les de Don JosĂ© et d’Escamillo pour le tournage du film rĂ©compensĂ© Carmen on Ice. Elle a dĂ©passĂ© le système qui l’a Ă©rigĂ©e, lui a Ă©chappĂ©. 

Le coup de balancier est venu, le public aimant Ă©craser ce qu’il a adulĂ©. 

De retour Ă  Berlin, elle est conspuĂ©e. Le symbole de libertĂ© est traitĂ© de chèvre rouge. Elle est soupçonnĂ©e de dĂ©lation, de dopage. L’ouverture de son dossier de la stasi rĂ©vèle trois mille pages. Depuis l’âge de huit ans, elle a Ă©tĂ© fichĂ©e, contrĂ´lĂ©e, espionnĂ©e, souvent par des proches. Son petit ami a Ă©tĂ© sciemment Ă©loignĂ© pour ne pas perturber ses entraĂ®nements. Ses fluctuations de poids Ă©taient affaire d’état. 

Elle a tout ramassĂ© et n’y a pas regardĂ©, laissant Ă  un ghost writer le soin d’en faire un livre. Elle a continuĂ© sa route, encensĂ©e Ă  New York ou Ă  Chicago. Elle n’a plus besoin de triples sauts, elle est la star que le public veut voir, parfois jusqu’à l’extrĂŞme. HarcelĂ©e, elle est allĂ©e au bout de la dĂ©marche judiciaire et a transformĂ© le traumatisme en tĂ©lĂ©film. Exit, L’Ennemi dans ma vie. Elle n’est pas de celles que l’adversitĂ© abat. Elle s’affirme. Toujours. Elle est maĂ®tresse de son corps, pose dĂ©complexĂ©e pour Playboy. Elle est maĂ®tresse de sa voix, ses commentaires sportifs s’arrachent. Elle est maĂ®tresse de ce qu’elle a toujours voulu faire : patiner, danser, jouer la comĂ©die. Les hommes ? S’ils essaient de la changer, de l’assagir, de la fixer, elle passera au suivant. Elle est toujours Carmen.

Ailleurs, Debi Thomas a perdu sa fortune, son droit d’exercer la mĂ©decine et la garde de son fils. Les mĂ©dias se sont ruĂ©s sur la dĂ©chĂ©ance de cette ancienne mĂ©daillĂ©e olympique vivant dans une caravane infestĂ©e de punaises de lit avec son compagnon enclin aux violences domestiques. Au plus bas, elle a sollicitĂ© Oprah Winfrey et Ă©rigĂ© un GoFundMe. De mauvais placements, des troubles bipolaires, sont venus enrayer la machine Ă  gagner. Le marchĂ© de la rĂ©alitĂ©-spectacle s’en dĂ©lecte. Les commentaires oscillent entre admiration passĂ©e et affliction prĂ©sente. Ou au contraire de multitudes de pouces vers le bas. Pas de pitiĂ© pour les filles de PromĂ©thĂ©e. 

Elles ont dĂ©sormais passĂ© la cinquantaine. Quel point commun reste-t-il entre elles après  les impacts disruptifs des banderilles du destin ? 

Elles ont mis un terme Ă  l’acharnement. Elles ont lâchĂ© prise. Au moins un peu. Elles ont desserrĂ© les dents, abandonnĂ© la quĂŞte obstinĂ©e de perfectionnisme, la rage du contrĂ´le. Loslassen est le nouveau mot-clĂ©, une dĂ©couverte de milieu de vie. Katarina Witt rayonne encore sur les couvertures de magazines. On l’interroge inlassablement sur la peur de vieillir. Elle ne renie pas quelques rides et rit que la glace conserve. Elle sait qu’elle s’en sortira toujours par une pirouette. Les questions rĂ©ductrices et le temps n’ont pas prise sur elle.

Sur une des plus rares et rĂ©centes photos de Debi Thomas, l’objectif l’a saisie vĂŞtue de rouge dans le paysage hivernal de sa rĂ©gion dĂ©solĂ©e. Les bras Ă©cartĂ©s, elle renverse la tĂŞte comme pour en savourer les flocons. Elle aurait dit I’m free. Puis elle a ajoutĂ© : Don’t you get it ?

Aux dernières nouvelles, elle remonterait la pente.

Pour toutes les petites filles de l’autre cĂ´tĂ© de l’Atlantique qui se sont levĂ©es au milieu de la nuit des Ă©toiles plein les yeux pour admirer leurs idoles, les deux Carmen reprĂ©sentaient des modèles permanents, des rĂ©fĂ©rences inaliĂ©nables et indĂ©trĂ´nables. Les images de victoire et de dĂ©faite semblaient contenir toute la vĂ©ritĂ© du monde. Elles ne pouvaient pas savoir que le Combat des Carmen dans l’arène canadienne n’était que le prisme de leurs fĂ©minitĂ©s et de leurs luttes.

Leur vĂ©ritĂ© s’échappe. Elle mute. Elle est ailleurs. Ni tout Ă  fait la mĂŞme, ni tout Ă  fait une autre. L’expĂ©rience le leur apprendrait. 

Hemingway n’a jamais pensĂ© qu’aux Ă©preuves des hommes. Mais s’il avait assistĂ© Ă  ce spectacle lĂ , s’il avait eu vent de leur destinĂ©e, s’il avait pu imaginer les batailles auxquelles elles se sont livrĂ©es pour se trouver, il aurait peut-ĂŞtre Ă©crit: « Une femme, ça peut ĂŞtre vaincu. Mais pas dĂ©truit. Â»

© Nys Vanessa, 2020

Dernières publications: mes textes dans « Troubles dans le beau Â» (Slatkine, 2024) et «Pas de langue de bois! Â» (Favre, 2023)

StĂ©phanie Pahud, linguiste crĂ©ative, a le don de fĂ©dĂ©rer des alchimies et d’aller au bout de ses rĂŞves, projets et promesses. La polyvalence de sa curiositĂ© et ses compĂ©tences effervescentes ont produit un ouvrage sur les diffĂ©rentes « langues françaises Â» qui se cĂ´toient, se recoupent, s’entrechoquent au bonheur de ses utilisateurs. CoĂ©crit avec Pascal Singy, « Pas de langue de bois! – nouvelles orthographes, nĂ©ologismes, parlers identitaires… – le français dans tous ses Ă©tats et dĂ©bats Â» fait la part belle Ă  l’appropriation des codes pour mieux en jouer, Ă  se laisser surprendre par de nouveaux mots sans qu’ils deviennent nouveaux dogmes, Ă  accepter le mouvement Ă©mancipatoire de la langue dans sa continuitĂ© historique. Parmi les contributions, vous trouverez ma « Lettre Ă  la langue française Â» Ă©crite en ma qualitĂ© d’enseignante de français, ainsi que celle d’un ancien Ă©lève, 14 ans Ă  l’époque, que j’ai enjoint Ă  l’exercice quand il Ă©tait en 10e, et dont le texte a Ă©tĂ© jugĂ© suffisamment beau, foisonnant et pertinent pour ĂŞtre publiĂ© Ă  cĂ´tĂ© d’écrivains et de spĂ©cialistes. 

L’éducation Ă  la beautĂ© est la pierre angulaire de laquelle dĂ©coulent tous les autres aspects d’une Ă©cole inclusive. La beautĂ© donne du sens. L’aspiration Ă  la beautĂ© donne de l’énergie. C’est le propos de mon deuxième article, publiĂ© une première fois dans la sĂ©rie d’étĂ© du journal Le Temps oĂą StĂ©phanie Pahud interrogeait dĂ©jĂ  les facettes du beau, leurs revers et leur rĂ©versibilitĂ©. RegroupĂ©s et Ă©toffĂ©s, ces textes exposent et interrogent l’humanitĂ© des chocs esthĂ©tiques. Les normes existent et les vulnĂ©rabilitĂ©s vivent. « Troubles dans le Beau Â» tente d’apprĂ©hender leurs possibilitĂ©s de fusion et d’éclatement. Le « trouble Â» est comparable Ă  celui du regard plongeant dans un kalĂ©idoscope au flou en fixation, dont l’apparition suivante et saisissante entraĂ®ne des Ă©merveillements inattendus et renouvelĂ©s. La joie de jouer, avec la langue, avec la sensation de beautĂ©, est au cĹ“ur d’une Ă©ducation qui fonctionne pour tous, Ă  tous les niveaux. C’est en cherchant, en tâtonnant, en projetant autour de ces notions qu’on rĂ©ussit – parfois – Ă  avancer par enjambĂ©es de pĂ©pites. C’est par confrontation aux plus belles langues, aux plus belles Ĺ“uvres, et Ă  l’occasion d’en crĂ©er de nouvelles, ne serait-ce que la sienne propre, qu’une identitĂ© heureuse au sein d’une collectivitĂ© peut Ă©merger. L’école inclusive sera exclusive ou ne sera pas. 

Pas de langue de bois! – Éditions Favre

Troubles dans le beau – Slatkine

https://www.letemps.ch/opinions/debats/la-beaute-devant-soi

Émancipation durable

À l’aune des prises de parole de Judith Godrèche, j’ai revu Bimboland (1998). L’actrice est née à ma conscience cinématographique dans cette persona de Cécile Bussy/Brigitte. J’ignorais jusqu’à l’existence de ses films d’avant, appartenant à toute une époque de films français que j’ai toujours ressentis comme masturbatoires, lents, chiants. Je veux bien être détrompée.

Vu d’hier et d’aujourd’hui, Bimboland a assurĂ©ment quelques « problèmes »: son titre dĂ©bile, le traitement caricatural de l’ethnologie, l’affreux casting de GĂ©rard Depardieu dans le rĂ´le du directeur de thèse – n’est pas le Professeur Jean-Michel Adam qui veut. Mais cette comĂ©die livre une version fascinante et libre de ce qu’était « ĂŞtre une jeune femme » en 1998 – avant mĂŞme Paris Hilton et le bling Y2K – qui lutte et s’en sort la main haute et la fesse joyeuse face Ă  une domination masculine faite d’aveuglement, de bĂŞtise et de laideur. Entre les filiformes croqueuses de diamants et les gras amateurs de chair fraĂ®che, comment ĂŞtre « belle, intelligente et dĂ©sirante » sans ĂŞtre objectifiĂ©e et silenciĂ©e Ă  des cases prĂŞtĂ©es aux femmes est l’enjeu principal.

Judith Godrèche et Aure Atika, magnifiques et sorores, tournent en ridicule l’agresseur, le profiteur, le chirurgien esthétique. À la fin, « l’amour » est sauf, c’était convenu, c’est le genre. Qu’y a-t-il après? Bimboland n’a pas la prétention d’y répondre. Toujours est-il que c’est le #mostunderratedfilmever. Les critiques devaient être des hommes.

NB: pour les questions actuelles et essentielles, je renvoie à la série Icon of French Cinema (Arte) aux interviews de Judith Godrèche et aux analyses de Hélène Frappat.

Gaumont

Rien ne serait arrivĂ© si…

Rien ne serait arrivĂ© si je n’avais pas changĂ© de coiffeur. 

Avec le temps, un salon devient une fidĂ©litĂ© : après la première coupe au carrĂ© et le passage obligĂ© de la permanente ratĂ©e, je m’étais attachĂ©e Ă  la coiffeuse de ma mère qui m’avait Ă©clairci quelques mèches, puis Ă  celle de Georges, mon ex. Elle platinait mes racines ; il contrĂ´lait mon poids, mes longueurs, mes frĂ©quentations. Il n’avait confiance qu’en Katia qui lui Ă©galisait sa coupe en brosse ; elle Ă©tait fiancĂ©e, pas dangereuse. Pas comme Giuseppe, qui sĂ©duisait toutes ces dames en brushing classique, ni mĂŞme Cristobal chez Dessange, auquel les modeuses confiaient trop rapidement leurs peines de cĹ“ur et leur tĂŞte asymĂ©trique. On n’était jamais trop prudent. Un homme reste un homme. 

Quant Ă  moi, je dansais, je courais, je survivais. 

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Un lieu

Tous ceux qui viennent le voir sont ses pĂ©ripatĂ©ticiens. Obligatoirement on tourne autour. D’une des larges avenues en Ă©toile, nous arrivons, dĂ©jĂ  chargĂ©s du souvenir d’histoires sanglantes, en direction de ce donut gĂ©ant. Le long du trottoir, des guides en armure plastique vendent des plans, des bouteilles d’eau, se font prendre en photo. Les entrĂ©es multiples assaillies de hordes rendent perplexe ; ce n’est jamais la bonne pour pĂ©nĂ©trer dans le labyrinthe de ses galeries circulaires. Nous avons surmontĂ© le contrĂ´le des billets, des sacs, nous voilĂ  prĂŞts pour l’ascension : deux sĂ©ries d’escaliers presque verticaux, usĂ©s par deux mille ans de spectateurs avides de spectaculaire. Que n’a-t-on imaginĂ© pour rassasier leur soif insatiable de divertissement ? Plus loin, plus vite, plus haut, assurĂ©ment. Plus sauvage, plus sordide, plus cruel n’en fut que la consĂ©quence.

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Blanche-Neige dort

Au retour de la mine, Joyeux m’a apostrophĂ© de son air euphorique sous xanax: « Belle journĂ©e, hein ? Â» Sans attendre ma rĂ©ponse, il a continuĂ© sur l’allĂ©e en sifflotant, son piolet sur l’épaule. Cet air me sort par les oreilles. A-t-on rien inventĂ© de plus dĂ©bile que hi-ho-hi-ho-on-rentre-du-boulot ? Moi, je suis vannĂ©. Vivement la grève. Ou la couette. Je rĂŞvais de mon lit et du moment oĂą je me retournerais dans ma propre odeur quand je me suis encore fait bousculer : « HĂ© Dormeur, avance ! Â». Cette fois, c’est Atchoum. Je vais me bouger un peu. Pas qu’il me refile ses germes, cet abruti. Prof, ce pĂ©dant, nous a dit Ă  tous de bien nous tenir et de ne pas gâcher le travail. Provoquer un Ă©boulement avec nos âneries, ce serait ballot. Travail, travail, travail, rien que le travail. C’est tout ce qu’il a Ă  dire. « Le travail, c’est la santĂ©. Au travail, le travail pense pour nous. La vie fleurit par le travail Â». Et puis, quoi encore ? Peut-ĂŞtre que le travail pense, mais la paresse songe. Ce n’est pas de moi, mais ça me va. La nuit, je rĂŞve qu’un diamant apparaĂ®t, comme par magie. Sans effort, il est lĂ , il brille et illumine nos vies de sa simple prĂ©sence. Et avec les gars, nous le prĂ©servons, nous en prenons soin. Nous savons que sinon il disparaitra comme il est arrivĂ©. Ou qu’on nous le jalousera, qu’on nous le volera. Le monde, au-delĂ  des sept montagnes, est bien hostile pour sept nains comme nous.

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Phèdre, Acte I, scène 3 – revisitĂ©e

 Hippolyte quitta précipitamment la messagère, évitant la possible confrontation avec sa belle-mère. Pourquoi ne le haïrait-elle pas ? Cela lui semblait dans l’ordre des choses. 

Prise entre deux feux, Ĺ’none s’en revint accueillir en son sein l’arrivĂ©e de sa maĂ®tresse. Ce n’était pas la forme des grands jours. Elle semblait malade, complètement malade.  A peine fut-elle entrĂ©e dans la pièce qu’elle dut s’asseoir, dĂ©faillante. Ĺ’none s’empressait, Phèdre souffrait :

– Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent, Ă©mit-elle d’une voix d’outre-tombe. Tout m’afflige et me nuit et conspire Ă  me nuire. 

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Un personnage

Toujours elle court. Notre restaurant, où nous avions rendez-vous pour déjeuner, rénove. Je l’appelle, il est fermé, t’en en route ? Aventurons-nous ailleurs ! J’attends au carrefour sous mon parapluie. Elle n’est pas en retard mais dévale la pente de son pas léger, de son pas technique. Le travail, elle vient de le quitter, il est déjà loin derrière. Laura est libre de ses mouvements.

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L’escarpin

Dans le sous-sol défraîchi de l’immeuble huppé, Benoît avait commencé la manœuvre. L’Audi Q7 SQ7 TDI Quattro se mit en branle. 

– ArrĂŞtez de courir, les enfants, Papa recule !, cria Simona. Kilian et Maywenn jouaient au loup au fond du garage. Revenant en trombe, ils se poussaient parmi les bagages. La petite fille s’encoubla sur un beauty-case et se mit Ă  hurler :

– Ouiiiiiin, Kilian, il m’a poussĂ©e !

– Allons, allons, il ne s’est rien passĂ©, viens ma chĂ©rie, tenta de l’apaiser sa grand-mère Emeline.

– Tu peux pas faire attention ! Je vous ai dit de pas faire de bĂŞtise !, intervint la mère

– En voiture, Simone ! retentit la voix forte de BenoĂ®t. C’était un inside joke entre Ă©poux.

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Minibreak version 2

Just because I slept with you last night doesn’t mean I’ll ski with you today s’étalait en grandes lettres sur le maillot technique que Lucien avait revĂŞtu au petit matin. Marie n’en revenait pas. Comment avait-elle pu se fourvoyer Ă  ce point sur ce collègue toujours aimable, toujours serviable ? Après la journĂ©e qu’elle avait passĂ© la veille, elle se serait attendue Ă  plus de tact de la part de Lucien. Quel malotru ! Qu’il se casse une jambe sur les pistes rocailleuses, qu’il se prenne une avalanche, cela lui Ă©tait bien Ă©gal. Les sensations, Ă  d’autres !

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