Scandales civilisés

IMG_6190Le Kunstmuseum de Bâle a fait peau neuve depuis 2016 et présente désormais sa fabuleuse collection d’art du 20e siècle dans son bâtiment principal qui s’est agrandi d’une annexe épurée destinée à la mise en lumière d’oeuvres contemporaines et d’expositions temporaires. 

L’exposition Kontrovers? soulève des interrogations et propose des éléments de réponses face à la déferlante prise de conscience qui porte essentiellement sur les rapports de pouvoir et le sexisme dans l’art, présents à la fois dans le processus de création et ses représentations. Des oeuvres de la collection issues de différentes époques sont réunies afin de montrer les points d’achoppement et parvenir à une reconsidération de l’oeuvre en tenant compte de nouveaux angles de réflexion. Les liens souvent ambigus, voire abusifs, entre peintres et modèles et l’objectivation du corps féminin sont au centre des débats. On y apprend par exemple que pendant longtemps le dessin de nus académiques n’était fait que par des hommes avec des modèles féminins. L’inverse n’existait pas. IMG_6192Les motifs mythologiques, comme le Jugement de Pâris de Lucas Cranach l’Ancien (1508), fournissent un prétexte à la présence de corps féminins exposés devant des hommes habillés mais disent aussi toute une tradition pouvant être perçue aujourd’hui comme dégradante: la réduction du féminin à la seule beauté physique, valeur entièrement définie par un jugement masculin et définitif. Le male gaze est multiple: le peintre, Pâris, le vieillard, l’angelot et le contemplateur de ce tableau ont le regard focalisé sur cette triangulation de chair présentée de dos, de face et de profil. Bien que déesses, il n’y a pour elles pas d’échappatoire. 

A l’autre bout du spectre, le collectif Guerrilla Girls (fondé en 1985) s’en prend à cette tradition artistique séculaire dans Do Women have to be naked to get into the Met. Museum? La tête de gorille, symbole de virilité sauvage, aposée sur un corps d’odalisque crée un choc visuel et interpelle sur une réalité: la sous-représentation des femmes artistes/actives et la surreprésentation de modèles nues/passives. Entretemps les Guerilla Girls sont aussi entrées dans les plus grands musées, y compris le Metropolitan: la controverse sur l’art est encore de l’art. Mais elles posent une question sous la loupe de laquelle bon nombre d’oeuvres ne passeraient plus le cut: quand le sexisme et le racisme seront passés de mode, que vaudront elles encore? Entre provocation et raisonnement, c’est l’équilibre auquel tend l’exposition Kontrovers? jusqu’au 5. 1. 2020.

Karl Lagerfeld, la mise en abyme de soi

Les livres qui nous arrivent entre les mains y sont généralement pour une raison. La biographie « Kaiser Karl », signée Raphaëlle Bacqué, est un cadeau paternel trouvé sous le sapin. Mon ascendance de ce côté est de Hambourg. Comme celle de KL. Il y a là des traits de caractère et une lignée éducative éprouvée. La distanciation d’avec l’Allemagne d’alors, le goût de la provocation, le déni de la faiblesse, cette faute de goût. L’attirance pour le beau, la culture française, la rapidité d’esprit – et le travail érigé en valeur absolue. « Je suis un calviniste attiré par le superficiel ». La capacité d’absorption de Karl Lagerfeld est à la hauteur de la discipline qu’il s’impose. Une explication de la longévité de son succès est de n’avoir jamais sombré dans la nostalgie d’anciens régimes et de gloires datées. « Je javellise mon passé ». Il possède au contraire une furieuse envie toujours renouvelée d’adaptation à l’air du temps. « Le changement est la façon la plus saine de survivre. »

Ascète, il a laissé à d’autres la liberté de se brûler les ailes dans une esthétique de la décadence. « La jalousie, c’est pour les bourgeois ». Faustien, il a tendu vers une forme de (re)connaissance universelle. « Je veux tout savoir, tout connaître, être au courant de tout ».

C’est au-delà de 70 ans qu’il est devenu un symbole démultiplié surfant allègrement sur l’accélération du monde, que sa démesure a trouvé à s’exprimer en défilés Chanel tout aussi improbables d’année en année, son personnage créé participant toujours à la gloire de sa création. « Le narcissisme est une bonne chose. Cela vous empêche de vous laisser aller, ce n’est rien d’autre qu’un instinct de préservation ».

Je me souviens comment en 2004 j’ai parcouru les cent kilomètres depuis la boutique dévalisée de Lausanne jusqu’à celle de Sion pour mettre la main sur une pièce – n’importe laquelle et cela a été un fuseau noir – de la toute première collaboration entre la haute-couture et la high-street: la collection capsule de Karl Lagerfeld pour H&M. D’autres designers ont suivi la tendance, mais il n’y a plus eu le charme de cette nécessaire folie, ce buzz de l’exceptionnelle première fois.

Karl Lagerfeld a eu sa part révolutionnaire en s’inspirant de tous les codes, en réinventant constamment, bâtissant un empire tout en érigeant un rempart de solitude autour de lui. L’éventail, puis les lunettes noires, ont contribué à la légende d’un être insaisissable. Qui était-il, sous le masque? « Je ne vends que la façade, sa propre vérité on ne la doit qu’à soi-même ». Cela vaut sans doute pour lui comme pour nous.

Pour en savoir plus : Raphaëlle Bacqué, Kaiser Karl, Albin Michel, 2019

Là haut

Les hauteurs enneigées fleurissent sur nos pages avec les Oh que c’est beau ! qui les accompagnent. Sont éludés les files d’attente, les vestes fluo, la frite ketchup et les bouchons du retour. La montagne, ça vous gagne parfois, ça gagne beaucoup, mais il y a toujours quelque chose à gagner à sentir un air plus pur sur sa peau, un éblouissement plus fort dans ses yeux, une netteté de contrastes plus intense entre la terre et le ciel. La foule y accourt, nos amis aussi, nous aussi, émerveillés par la conjonction si attendue de la neige et du soleil et la joie grisante de la vitesse à tout âge.

Toutes pentes dévalées, je m’y ennuie vite. Le ski n’est pas mon sport premier, je n’ai ni l’ambition du hors-piste ni de conquérir la première trace. Mais de retour au chaud, le corps en garde une sensation reconnaissable entre toutes, quelque chose du vivant qui s’est frotté aux éléments. Privilégions tous les instants culminants de l’année.

Bonnes escapades à la neige and stay safe.

Ma nouvelle « Chatoiements » publiée dans « Chairissons-n❤us ! » de Stéphanie Pahud

IMG_1965Pour la reprise de mon blog je suis ravie de pouvoir présenter le dernier ouvrage de Stéphanie Pahud, linguiste réputée, chercheuse rigoureuse et amie prodigieuse. Dans les récents articles et interviews qui lui ont été consacrés, elle explique son intention. Avec l’invention du mot « chairir »  et la création de son objet-livre, elle a voulu explorer « des pistes pour mettre de la bienveillance, de l’attention et du soin des vulnérabilités dans nos quotidiens, mais sans éliminer le corps. » A ses propres réflexions qui explorent le corps comme un langage à parler et à écrire avec ses signifiants et ses signifiés, elle s’est faite passeuse d’images et de mots d’autrui, laissant une place à colorer, à compléter et à transgresser aux écrivains prestigieux Frédéric Beigbeder et David Foenkinos, aux linguistes et sociologues Philippe Liotard, Myriam Moraz-Détraz et Pascal Singy, au docteur en neurosciences cognitives Albert Moukheiber, au journaliste Fred Valet, aux photographes Raphaël Pasquini et Charles Moraz, à la tatoueuse parisienne Sunny Buick, au dessinateur Artgod Father, à l’écrivain(e) Dunia Miralles et… à moi, Nys Vanessa. Lire la suite

Jamie Cullum, l’homme qui jouait debout sur le piano

IMG_7869Jamie Cullum se produisait pour la cinquième fois en quatorze ans au Festival de Jazz de Montreux ce vendredi 13 juillet. J’ai eu la chance de le découvrir sur scène dès 2004 à la sortie de  Twentysomething. Cela a toujours été un moment de grâce. Bondissant sur son piano, utilisant ses touches et ses entrailles, c’était comme s’il communiquait plus de rythme, plus de musique que d’autres. Ce don, il ne l’a pas perdu. Lire la suite