Karl Lagerfeld, la mise en abyme de soi

Les livres qui nous arrivent entre les mains y sont généralement pour une raison. La biographie « Kaiser Karl », signée Raphaëlle Bacqué, est un cadeau paternel trouvé sous le sapin. Mon ascendance de ce côté est de Hambourg. Comme celle de KL. Il y a là des traits de caractère et une lignée éducative éprouvée. La distanciation d’avec l’Allemagne d’alors, le goût de la provocation, le déni de la faiblesse, cette faute de goût. L’attirance pour le beau, la culture française, la rapidité d’esprit – et le travail érigé en valeur absolue. « Je suis un calviniste attiré par le superficiel ». La capacité d’absorption de Karl Lagerfeld est à la hauteur de la discipline qu’il s’impose. Une explication de la longévité de son succès est de n’avoir jamais sombré dans la nostalgie d’anciens régimes et de gloires datées. « Je javellise mon passé ». Il possède au contraire une furieuse envie toujours renouvelée d’adaptation à l’air du temps. « Le changement est la façon la plus saine de survivre. »

Ascète, il a laissé à d’autres la liberté de se brûler les ailes dans une esthétique de la décadence. « La jalousie, c’est pour les bourgeois ». Faustien, il a tendu vers une forme de (re)connaissance universelle. « Je veux tout savoir, tout connaître, être au courant de tout ».

C’est au-delà de 70 ans qu’il est devenu un symbole démultiplié surfant allègrement sur l’accélération du monde, que sa démesure a trouvé à s’exprimer en défilés Chanel tout aussi improbables d’année en année, son personnage créé participant toujours à la gloire de sa création. « Le narcissisme est une bonne chose. Cela vous empêche de vous laisser aller, ce n’est rien d’autre qu’un instinct de préservation ».

Je me souviens comment en 2004 j’ai parcouru les cent kilomètres depuis la boutique dévalisée de Lausanne jusqu’à celle de Sion pour mettre la main sur une pièce – n’importe laquelle et cela a été un fuseau noir – de la toute première collaboration entre la haute-couture et la high-street: la collection capsule de Karl Lagerfeld pour H&M. D’autres designers ont suivi la tendance, mais il n’y a plus eu le charme de cette nécessaire folie, ce buzz de l’exceptionnelle première fois.

Karl Lagerfeld a eu sa part révolutionnaire en s’inspirant de tous les codes, en réinventant constamment, bâtissant un empire tout en érigeant un rempart de solitude autour de lui. L’éventail, puis les lunettes noires, ont contribué à la légende d’un être insaisissable. Qui était-il, sous le masque? « Je ne vends que la façade, sa propre vérité on ne la doit qu’à soi-même ». Cela vaut sans doute pour lui comme pour nous.

Pour en savoir plus : Raphaëlle Bacqué, Kaiser Karl, Albin Michel, 2019

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